Comment s’assurer une profitabilité solide comme le roc ? Une anecdote écossaise

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Le whisky, c’est du soleil infusé dans de l’eau de source.
(vu sur une ardoise de pub à Edimbourg)

Cet été, je me suis retrouvé bloqué sur l’île d’Arran (Ecosse) alors que je me rendais à la distillerie d’Arran, et cela s’est avéré être une expérience enrichissante, non seulement en tant qu’aventure pittoresque, mais aussi pour les concepts financiers sous-jacents qui ont découlé de cette aventure – même si j’ai été contraint d’annuler la visite de la distillerie.

Avant de passer à l’anecdote proprement dite, récapitulons d’abord quelques notions de base sur en finance d’entreprise, le tout épicé par quelques notions tout aussi basiques de stratégie. Dans la plupart des entreprises, sinon toutes, la source de vos revenus provient de vos actifs. Mais comment définir un actif ? Quelles sont les caractéristiques pour qu’une chose donnée soit considérée comme un « actif » pour votre entreprise ?

  • Premièrement, votre actif doit générer des revenus. On peut prendre le problème par l’autre bout de la lorgnette : la définition générique d’un actif économique est « quelque chose (il peut s’agir littéralement de n’importe quoi) qui génère des revenus pour votre entreprise ». En ce sens, un appartement que vous possédez est un actif pour vous : vous pouvez le louer ou le vendre, générant ainsi des revenus. Et en approfondissant cet exemple de l’appartement, on peut généraliser les revenus aux « économies sur les dépenses ». En effet, le simple fait d’être propriétaire de l’appartement et d’y habiter vous permet ne pas payer de loyer. Par conséquent, si l’on raisonne en marginal, votre appartement génère un revenu (c’est-à-dire une non-dépense).
  • Une deuxième caractéristique nécessaire pour définir un actif économique est sa stabilité : il doit générer un revenu récurrent. Pour illustrer la stabilité des revenus, on peut imaginer que votre entreprise possède un fût de whisky, et un seul. Si vous proposez régulièrement des dégustations payantes (par exemple 2 € la lichette), nous pouvons parler d’un revenu récurrent… jusqu’à ce que le fût soit sec, et après cela, votre revenu est aussi évanescent que la part des anges. Ou alors, si vous vendez directement tout le fût, vous obtiendrez alors un revenu unique, et puis plus rien après. La qualité d’un actif dépend donc de la durabilité et/ou de la stabilité des revenus qu’il génère. Un fût de whisky unique générera des revenus temporaires, tandis qu’un champ d’orge et un tracteur, associés à une source d’eau, une distillerie et un entrepôt pourraient, s’ils sont bien gérés, générer des revenus sur plusieurs siècles. En d’autres termes, l’un des aspects clés de la finance (et de la stratégie) est de s’assurer que vos actifs génèrent un flux constant de revenus, et l’une de vos missions en tant que gestionnaire financier sera de capitaliser sur tous les moyens pour vous assurer que ces revenus restent stables et récurrents dans le temps.
  • Voilà donc les qualités d’un actif économique : le fait qu’il génère un revenu pour votre entreprise, et que ce revenu soit récurrent dans le temps. Mais il y a une autre caractéristique nécessaire si vous voulez comptabiliser cet actif dans votre bilan : l’actif doit vous appartenir. En Europe, cela va jusqu’à prouver votre droit de propriété sur ces actifs (avoir une facture pour une machine, une marque déposée légalement pour une marque, un titre de propriété pour un terrain…). Et si votre entreprise ne peut pas justifier d’une preuve de propriété, l’actif concerné ne peut être comptabilisé au bilan. Par exemple, la formation des employés peut être considérée comme un actif économique, au sens que leur formation augmentera les revenus de votre entreprise (des employés compétents génèrent plus de ventes) ou diminuera vos coûts (des travailleurs bien formés réalisent des économies). Mais comme l’entreprise n’a aucun droit de propriété sur les salariés, ni sur leur formation, cet actif économique ne pourra être considéré comme un actif comptable au bilan de l’entreprise. Pourtant, il génère un revenu récurrent, et à condition qu’il soit bien entretenu (par des dépenses régulières en formation), cette source de revenu pourrait durer éternellement.

Revenons maintenant à mon voyage dans les collines sauvages de l’île d’Arran. Un dimanche matin, après un copieux petit déjeuner, roboratif et délicieux (en un mot, écossais), je roulais sur l’unique route qui serpente tout autour de l’île, ayant réservé une visite guidée à l’unique distillerie pour midi. Hélas, tout à coup, alors que je disais tranquillement « regarde, les moutons là-bas ! », il y a eu un grand Boum – un de mes pneus avait éclaté. Imaginez, si vous le pouvez, une voiture arrêtée sur le bord d’une route déserte, un professeur consterné, le tout entouré de collines, de bétail et de nuages, tandis qu’une distillerie et ses promesses disparaissaient au loin – un bon 8 kilomètres plus loin – le tout sans aucun réseau mobile, et avec des vautours qui tournaient déjà en en cercles au-dessus de ces épaves automobile et humaine. Reprenant le volant à une vitesse prudente de 5mph, je réussis finalement à atteindre la distillerie, où les gens de l’Accueil ont fait preuve de la proverbiale hospitalité écossaise, en nous laissant utiliser leur téléphone fixe pour appeler de l’aide aux quatre coins de cette île ronde. Et au bout de 30 minutes apparut un ange aux mains pleines de cambouis et au visage jovial, Angus au volant de son camion (nous appellerons le camion « Phantom 309« ). Angus a attaché la voiture sur la plate-forme et nous avons sauté dans Phantom 309 pour aller au garage. C’est là que le voyage a commencé à être instructif.

Conduisant d’une seule main, et tout en manœuvrant ce gros bouzin sur cette petite route, Angus nous délecta d’anecdotes locales, ou encore nous donna son avis sur les différents types de whiskies qu’un amateur peut trouver dans cette contrée bénie d’Ecosse (principalement les Highlands et les îles). Et tout d’un coup, il s’interrompit en montrant quelque chose sur le bord de la route : « Voilà votre rocher, je parie ! » Je vérifiai l’endroit : oui, ça aurait pu être là que nous avions crevé le pneu. Et Angus de continuer : « C’est un rocher sur lequel on a, je dirais, un pneu crevé par semaine, parfois plus que ça ». Et tout en continuant à rouler vers le sud, il a pointé d’autres « bons rochers », et je le félicitai pour son chiffre d’affaires (car en fait, Angus possède l’unique société de remorquage et de réparation de pneus sur l’île entière). Il m’est alors apparu que ces rochers sont probablement des actifs de l’entreprise d’Angus. Certes, Angus ne possède pas ces rochers en tant que tels, mais ils sont indélogeables, suffisamment bien cachés au bord de la route, et tout de même très efficaces : ils représentent donc une source de revenus stables pour son entreprise, et ce probablement jusqu’au jour du jugement dernier, le tout sans aucun entretien ou maintenance à effectuer. En conclusion, j’ai plusieurs questions que je vous soumets : pouvons-nous vraiment considérer que ces rochers sont des actifs pour cette entreprise ? Ou une autre façon de poser cette question : quel contre-argument pourrait nous empêcher de considérer ces rochers comme des actifs pour Angus ? Enfin, y aurait-il d’autres exemples d’entreprises qui bénéficient de ce type de ressources naturelles pour stabiliser leurs revenus ?