Commentaires sur le documentaire Arte « Goldman Sachs, la banque qui dirige le monde »

Arte a diffusé il y a deux semaines un documentaire qui a fait réagir des centaines d’internautes : « Goldman Sachs, la banque qui dirige le monde ». Réalisé par Marc Roche et Jérôme Fritel, ce documentaire de plus d’une heure retrace plusieurs opérations de Goldman Sachs (GS) entre 2007 et 2012, et a connu, en tant que documentaire, un succès d’audience assez important :
– 297 386 vues sur le site de rediffusion Arte+7 (le documentaire est rediffusé jeudi 27 septembre à 2h50, on peut supposer qu’il sera à nouveau disponible au visionnage pendant 7 jours).
– les vidéos (en 2 parties) sur Dailymotion sont créditées de 5 000 à 9 000 vues, ce qui est beaucoup en deux semaines
– 238 internautes ont posté des commentaires sur la page du documentaire d’Arte

J’y vais donc ici de mon propre commentaire, forcément subjectif, mais je l’espère, un peu éclairant sur certains points : (NB : je donne l’indication des passages par leur horaire approximatif dans le documentaire)

  • C’est un excellent documentaire, malgré les limites d’un tel exercice

Compte-tenu de sa durée (1h et quelques couvrant 5 années de GS), ce documentaire réalise le tour de force de maintenir une certaine linéarité, avec une grande richesse d’interviews, d’images d’archives et d’analyses. Certes, le spécialiste (ou le spectateur qui aimerait en savoir plus) restent sur leur faim, mais encore une fois, je tire mon
chapeau aux auteurs d’avoir réussi à condenser une telle histoire en quelques 70 minutes. Et ce n’est pas rien d’avoir obtenu ces interviews ou ces images d’archives. À ce sujet, l’information est clairement donnée : aucun des dirigeants actuels ou passés de GS n’ont accepté de rencontrer les enquêteurs.
Une petite critique qu’on peut adresser au ton du documentaire : il insiste trop sur la ligne éditoriale « la banque des méchants ». Je cite quelques phrases glânées :
– « la banque conseille les clients et spécule pour son propre compte. Ce sont les seigneurs de la finance mondiale » (7 mn 30) : oui, mais toutes les banques d’investissement conseillent les clients et spéculent pour leur propre compte, ce n’est donc pas une spécificité GS (même si, comme le disent les enquêteurs, c’est la plus grosse banque à faire cela).
– « GS aurait donc spéculé en direct sur les attentats du 11/09. L’absence de morale  ferait-elle partie de l’ADN de la banque ? » (12 mn 20) : encore une fois, dans toutes les salles de marché il y a eu des traders qui spéculaient en direct sur les attentats. Ce comportement de masse n’excuse rien, mais s’il y a manque de morale (et j’aimerais qu’on s’entende sur ce terme), il est général.
– « avec l’affaire Abacus, la banque tire un trait sur la relation de confiance avec ses clients. » (16mn30) : j’ai du mal avec ces commentaires tranchants. En économie, on a une théorie de la réputation qui dit que si vous arnaquez quelqu’un, vous perdrez les clients futurs. Il faut donc reconnaître que le tableau n’est pas si clair : beaucoup de clients reviennent, donc ils aiment ça. Un autre passage montre que si l’on doit montrer du doigt une banque, ce n’est pas seulement GS : à propos de la faillite d’IKB, banque allemande « très conservatrice » qui avait investi pour 110 millions d’euros dans Abacus, et donc présentée comme une banque victime, un ancien actionnaire dit « Mais elle est devenue une banque de joueurs, elle a investi dans des affaires qu’elle ne maîtrisait pas, et elle a essuyé des pertes énormes ». (15 mn 30)

  • Certaines simplifications qui nuisent à la compréhension, voire qui peuvent discréditer un travail par ailleurs fort bien fait

Le gros problème de ce type de documentaire, c’est de réaliser le subtil équilibre entre « on va vous dire la vérité » et « on va simplifier des choses complexes ». Dans cet exercice, les deux chroniqueurs s’en tirent plutôt bien, mais quelques passages sont incorrects, et laissent un sentiment d’à peu près qui nuit à la qualité du travail réalisé par ailleurs.
– « leur mission est de transformer le monde en équation et de fixer un prix à tout ce qui nous entoure : entreprises, états, individus… puis de parier à la hausse ou à la baisse pour engranger le maximum de bénéfices » (9mn45). Simplification. Toutes les salles de marché essaient de « transformer le monde en équation », et ce qui n’est pas clairement dit, c’est que dans un pari, on a autant de chances de gagner que de perdre. Or, cette phrase sonne plutôt comme « ils gagnent à coup sûr en escroquant les autres ». Si effectivement GS gagne de l’argent sur ces modèles (et uniquement sur ces modèles), alors c’est qu’ils sont meilleurs modélisateurs que les autres, tant mieux pour eux. Maintenant, si l’argent gagné est fondé sur des escroqueries, c’est autre chose…
– « GS devient un casino opaque où l’on ne parle plus de clients, mais de contreparties, c’est-à-dire de victimes potentielles » (16 mn 30). Incorrect. Une contrepartie est une personne avec qui vous faites une transaction. Changer le terme de « clients » à « contreparties » ne signifie aucun changement sémantique majeur. En revanche, traiter ses clients de « bouffons » (1 h 9 mn), ça c’est un changement sémantique intéressant…
– dans l’interview de Lloyd Blankfein, PDG de GS (39ème mn), je trouve que les enquêteurs ont raté l’occasion d’une explication. Se défendant, Lloyd Blankfein explique qu’un market maker peut acheter et vendre le même produit simultanément, 1 000 fois dans la même minute. Même s’il a raison, une explication de ce qu’est un market maker aurait permis de voir que Lloyd Blankfein répond en fait à côté de la plaque pour noyer le poisson sur la vraie question qui lui était posée (cf. ci-dessous Les grands moments de solitude).
– à propos du swap de devises sur la Grèce (42 mn 50) : « une opération dite OTC, over-the-counter, sous le comptoir (sic) c’est-à-dire de gré à gré, une transaction fantôme. » Incorrect. Une opération OTC (over the counter, au-dessus du comptoir) n’est pas du tout une transaction fantôme, c’est juste une transaction privée. Exemple : quand j’achète un tapis dans une boutique du souk, c’est une transaction de gré à gré ; en revanche, quand j’achète un tapis dans un hypermarché, c’est plutôt une transaction sur un marché organisé, avec cotation, information, législation. Une transaction de gré à gré est réalisée entre deux conterparties à un prix et à des conditions qu’elles seules connaissent. Ici, le noeud du problème, tel que décrit par les enquêteurs, n’est pas sur le fait que cette transaction ait eu lieu, mais plutôt sur le fait que ses conséquences n’ont pas été déclarées : les chiffres grecs « oubliaient » de mentionner les effets de cette transaction, qui allégeait l’endettement présent mais alourdissait énormément l’endettement futur.

  • Des grands moments de solitude qui font toute la valeur de ce documentaire…

– Moment de silence n°1 (selon moi) : quand le PDG de GS se voit poser la question « y a-t-il eu des moments où GS vendait des titres à ses clients, et simultanément, spéculait à la baisse sur ces mêmes titres ? », il y a 7 secondes de silence. Ça paraît peu, écrit comme ça, mais écoutez ce silence. 7 secondes où il n’a rien à répondre, avant de se lancer dans une explication incomplète (et à mon avis, très tendancieuse) sur le rôle d’un market maker.
–  Moment de silence n°2 : quand Jean-Claude Trichet, interrogé sur les problèmes éthiques posés par un Mario Draghi, ancien collaborateur de GS et président de la BCE : « Stop. Je réfléchis. Je ne m’attendais pas à cette question. Moi, je ne veux pas répondre. Vous ne me posez pas la question. On est bien d’accord, hein, vous ne me posez pas la question. »  (1 h 6 mn)
– Moment d’attaque : quand Hank Paulson, ancien PDG de GS, devenu directeur du Trésor américain, est interrogé sur le fait qu’il a laissé faire la faillite de Lehman Brothers (« je ne considère pas normal de mettre l’argent des contribuables dans le renflouement d’une banque d’investissement », 24ème minute) alors qu’il a sauvé AIG… conseillé par GS et parce que GS avait 10 milliards d’actifs dans AIG. Convoqué devant le Sénat pour répondre de ses actes, il subit cette attaque qui résume tout : « avec tous vos conflits d’intérêts en jeu, ancien PDG de GS, sur le point de décider de l’avenir du plus fort concurrent de GS, vous n’avez pas eu la décence de vous retirer ? » (28 mn 30). La réponse est quasiment inaudible, et n’apporte rien au débat. Comme le souligne le documentaire, Paulson n’a jamais été inquiété.
– Moment de solitude : quand le jeune trader insolent de GS qui a monté le système Abacus (« Fabulous Fab ») apprend que ses e-mails privés ont été traduits par les soins de son employeur (GS) et livrés comme preuves contre lui au tribunal… tribunal dans lequel il est établi que ses avocats sont payés par GS (21ème mn).

En bref, un documentaire que je recommande à tous ceux qui souhaitent mieux comprendre les crises passées et les systèmes d’influence et lobbies actuels.

Ménage de rentrée – erratum + liens corrigés

En cette période de rentrée scolaire et de fin de vacances, quelques modifications ont été apportées à ce site :

  • Les liens vers les feuilles de tableur du Chapitre 3 (page Ressources) ont été modifiés, car certains lecteurs (disposant d’un Mac) ne pouvaient télécharger les fichiers à cause d’une sordide histoire d’espaces et d’accents.
  • Un Erratum a été publié dans la page du même nom.

Excellente rentrée à tous !