L’amour est-il un flux financier ?

Un twitto et néanmoins ami me pose les questions suivantes :

  • L’amour est-il un flux financier ?
  • Quel est le coût d’acquisition du capital ? Son taux d’escompte?

Vastes questions, sur lesquelles je vais essayer de jeter quelques lumières dans un océan d’obscurité, tel le plancton phosphorescent, humble créature de Dieu s’il en fut. (NB : j’ai déjà traité pour partie de ce sujet, en cherchant une proxy pour l’amour).

Bon, d’abord, petite tactique rhétorique classique : la question est mal posée ! (Ceci offre l’avantage de reformuler la question de telle sorte que je puisse y répondre. Les chercheurs font ça tous les jours.)

Je transforme la question « l’amour est-il un flux financier » en un corpus de questions plus homogènes :

  • L’amour est-il un choix d’investissement ? Ce qui permet de poser les sous-questions suivantes :
    • Quels sont les cash-flows issus de l’amour ?
    • Peut-on appliquer les critères de choix d’investissement classiques (cf. chapitre 3) à un amour ?
    • Quid du taux d’actualisation ? (C’est comme ça que je prends la 2ème question, sur le « coût d’acquisition du capital »).

Par ailleurs, je sais que je vais m’attirer diverses remarques au sujet de cette simplification, mais je vais souvent – quand cela m’arrangera – amalgamer Amour et Mariage. On pourrait gloser là-dessus pendant des décades, je vous laisse le soin de le faire.

  1. Quels sont les cash-flows issus de l’amour ?
    1. C’est une super question, parce qu’elle permet de rappeler la notion de cash-flow spécifique (cf. p. 82 et suivantes). En substance : on ne doit retenir comme « cash-flows issus de l’amour » que les revenus (et dépenses) clairement affectable à la situation d’amour. Exemple : un couple (amoureux) décide d’emménager ensemble. Le passage de deux loyers payés indvididuellement à un seul loyer payé en commun indique bien une économie spécifique à la situation d’amour. Cette économie fera partie des cash-flows issus de l’amour. En gros, pour trouver les cash-flows spécifiques issus de l’amour, posez-vous la question « qu’est-ce qui a changé dans la situation financière consolidée des deux personnes ? » (oui, je sais, ça sonnerait plus poétique si c’était en alexandrins…)
    2. Mais tout n’est pas que revenus et dépenses. Quand on est amoureux, on est (généralement) plus productif : on voit mieux où on veut aller (à deux), on a plus de motivation pour y aller, et l’énergie de chaque matin pour accomplir de grande choses. Ou pour utiliser des termes plus financiers : on a la banane. Reste à quantifier l’excédent hormonal, son impact sur la productivité des salariés dans le couple, et la conséquence d’icelle sur les revenus consolidés du couple. C’est coton, mais pas impossible. Cette partie est juste pour tordre le nez aux critiques classiques : « Ah mais, ce genre de choses, ça ne peut pas se quantifier« . Si Môssieur, ça peut se quantifier, il suffit de travailler un peu. L’auteur garantit qu’on peut toujours quantifier, et que c’est un exercice toujours très salutaire pour la réflexion. En revanche, l’auteur est beaucoup moins sûr qu’on puisse toujours quantifier de manière précise. Mais entre « je ne peux pas » et « je vais essayer », il y a souvent la différence entre un échec total et un succès – fut-il incomplet.
    3. Comme d’habitude, ne jamais oublier l’impôt, omniprésent et tentaculaire. C’est notamment pour ça qu’on se marie fin juin ou début juillet (vous pensez, c’est pas pour avoir du soleil…). Alors d’accord, la fiscalité et l’amour, ça fait deux, mais si tous les deux vont dans le même sens en se tenant la main, qui sommes-nous pour critiquer cette union ?
  2. Peut-on appliquer les critères de choix d’investissement classiques (cf. chapitre 3) à un amour ?
    1. En résumé, s’il fait vraiment trancher : oui. Certes, la décision de se marier (notez le glissement sémantique) n’est pas prise uniquement pour des raisons financières, mais notez qu’il en va de même pour beaucoup de
      projets d’investissement
      : les critères de choix d’investissement sont des critères d’aide à la décision et non des oracles à suivre aveuglément. Aussi, on pourrait imaginer de calculer la Valeur Actuelle Nette d’un amour, pour conforter – ou bémoliser  – la décision.
    2. Cela dit, se posera la question délicate de quantifier les cash-flows. Non seulement les cash-flows issus de l’amour (cf. question 1) mais aussi les flux d’investissement. Et là aussi, on aura une composante immatérielle importante : quid d’un investissement affectif ? Dans 89 poèmes envoyés par SMS, doit-on ne compter que le coût d’envoi des SMS ? (La réponse est évidemment Non, mais la question devient épineuse : que doit-on compter, alors ?) Ainsi, le problème ne serait pas lié à la pertinence des critères, mais beaucoup plus à la détermination des données. Remarquez, encore une fois, qu’on n’a pas besoin de parler d’amour pour avoir ces difficultés : tout projet de R&D, toute campagne publicitaire, toute stratégie de formation des salariés posent ce genre de questions…
    3. Une ultime remarque, tout de même, qui souligne à mon avis la spécificité d’un amour par rapport à un choix d’investissement classique : la régularité des flux.
      Prenons un exemple financier classique : le projet Fluxus coûte -100 et va rapporter 10 par an sur les 20 prochaines années. Le projet Jackpotus coûte -100 et rapportera 367,86 en un seul flux final à l’année 20. En terme de Valeur Actuelle Nette (VAN), avec un taux de 6%, on obtient dans les deux cas une VAN positive de +14,7. Et donc, en toute rigueur financière, les deux projets sont équivalents. Mais en fait, dans le cas d’un amour, on imagine mal une personne dire « Pas de problème, je suis prêt à m’investir 20 ans sans signe, sans retour, sans affection, parce que je suis patient » : l’amour a besoin d’être nourri régulièrement (d’où flux réguliers), sinon, il disparaît. (Une précision toutefois : même dans la sphère des projets d’investissement classiques, tout décideur préférera Fluxus, pour cette raison de régularité des flux. Mais si Fluxus ne rapporte que 5 par an, c’est Jackpotus qui l’emportera dans la décision financière… alors qu’il est probable que ce sera Fluxus qui sera préféré en amour. En bref, un amour peut accepter une VAN significativement plus faible en échange de régularité des flux).
  3. Quid du taux d’actualisation ? Ou, en termes moins jargonnants, comment raisonner sur le risque d’un amour ?
    1. Certes, on peut penser amour-passion, déclaration de flamme, ruptures, déchirements de robes et d’âmes, et dire « l’amour c’est risqué » (ou comme le dit ce groupe de philosophes dynamiques, « le feu ça brûle »).
      Mais on peut aussi penser diversification : deux salaires donnent plus de stabilité (et moins d’incertitude) qu’un seul, et l’amûr pousse souvent à faire des petits lardons, et ça c’est bon pour les parts fiscales, ça va payer les retraites et peut-être même nous rendre meilleurs (peut-être). Donc, premier argument en faveur de « l’amour réduit les risques ».
    2. Pour continuer dans cette veine, on peut se référer à des études en finance comportementale (un bon résumé en est donné sur ce site sympathique, 2ème paragraphe) qui montrent que, dans l’ordre : les hommes célibataires prennent plus de risques (et perdent plus d’argent) que les hommes mariés, eux-mêmes prenant plus de risques (et perdant plus d’argent) que les femmes (qu’elles soient mariées ou pas). En d’autre termes : le mariage assagit les hommes, ou l’amour réduit les risques.
    3. Maintenant, quid précisément d’un taux d’actualisation ? Je ne vais pas donner un chiffre, juste donner quelques idées. Ces idées se fondent sur les concepts détaillés dans le chapitre 6bis, lui-même s’appuyant sur les chapitres 4 et 5, concepts que je ne vais pas re-détailler ici.
      1. L’amour réduit la sensibilité à la conjoncture. Il faudrait prendre la volatilité des revenus de deux employés célibataires et non amoureux, puis prendre la volatilité des revenus d’un couple amoureux (mêmes métiers) et déduire la baisse de volatilité due à l’amour.
        Après, il suffit de trouver des valeurs cotées en Bourse qui répliquent ces volatilités, et leur rentabilité donnera une idée du taux d’actualisation approprié à ces niveaux de risque.
      2. On peut aussi dire que l’amour réduit les risques, avec l’analogie suivante : c’est comme de mettre un peu plus d’actif sans risque dans un portefeuille boursier. Ici, on reprendrait la démarche précédente, mais sans aller jusqu’à chercher des valeurs cotées répliquant les volatilités, il suffirait de dire « sans amour, le risque correspond à un portefeuille constitué uniquement d’actions, avec amour, un portefeuille constitué à 70% d’actions et 30% d’actif sans risque. Les formules du chapitre 4 permettent alors d’estimer la rentabilité de ce nouveau portefeuille.
      3. Une démarche plus originale – mais conceptuellement plus
        délicate (cf. chapitre 6bis) consisterait à dire qu’un salarié
        célibataire ne fait face qu’à un seul risque : le risque économique, correspondant au bêta des actifs. Et quid d’un couple amoureux ? Eh bien, ce serait une société qui aurait un matelas de cash sur son compte bancaire. Alors le Bêta global de la société deviendrait une moyenne du bêta du métier (l’ancien bêta de l’actif) et du bêta du cash (estimé à zéro, ou pas loin de ça). Après tout, c’est quand on est en couple, et encore plus quand on a des enfants, qu’on commence à se préoccuper de mettre de l’argent de côté, si possible de manière non risquée. Et plus il a du cash, plus le couple réduit sa dépendance à la conjoncture, donc son bêta, donc son taux d’actualisation.
  4. En guise de conclusion, et pour répondre à la question qui n’était pas posée : peut-on vraiment préjuger de la rationnalité des personnes en matière d’amour ?
    1. La réponse n’est pas tranchée, mais il semble raisonnable de penser que amour et rationalité ne font pas forcément bon ménage. L’amour, c’est de l’immatériel, de l’hormonal, du plaisir difficilement quantifiable ou mesurable… mais qui existe néanmoins. On sent bien que dans la phrase « je suis amoureux donc je suis rationnel », soit la première partie est discutable, soit c’est la seconde qui est sujette à caution, soit enfin la charnière (le « donc ») n’indique pas réellement un lien logique de cause à effet.
    2. Cela étant posé, encore une fois c’est à peu près la même chose dans les
      entreprises
      . Sauf que dans les entreprises, les cadres décisionnaires ne savent pas (ou sous-estiment grandement) le fait qu’ils ne sont pas rationnels à 100% (ni même à 90% ni même à 80%…)
      C’est le domaine de l’économie comportementale / la finance comportementale, et même si certains concepts en sont évoqués dans le chapitre 7 (sur la Bourse, haut lieu d’irrationalités), mon ouvrage ne traite pas en détail de ce domaine passionnant qu’est l’étude des dysfonctionnements cognitifs chez l’être humain. Et ce qui est marrant, c’est que plus l’individu est diplômé, plus il a de chances de dysfonctionner en terme de rationalité (parce qu’il ne doute pas de lui-même). Alors qu’une blonde bêbête qui est amoureuse a au moins l’honnêteté intellectuelle de reconnaître, et de dire : « je ne sais plus quoi penser, tu me rends folle »…